Guillain Siroux | Textes
Site officiel du peintre Guillain Siroux (1933-1988)
papier, froissé, peinture, art, gravure, paris, new york, huile, pastel, Jean-Claude, Riedel, Topor, peintre, graveur
188
page,page-id-188,page-template-default,ajax_fade,page_not_loaded,,qode-title-hidden,qode_popup_menu_push_text_top,qode-theme-ver-9.1.2,wpb-js-composer js-comp-ver-4.11.2,vc_responsive

Textes

(et vues d’atelier)

Il y a au Musée du Louvre, une œuvre de Giotto représentant Saint-François d’Assise recevant les stigmates. Elle montre le Saint agenouillé, les bras levés, comme s’il était sous la menace d’un revolver, et regardant avec inquiétude un petit Christ volant dans le ciel. Des plaies du Christ partent des rayons aboutissant au corps du Saint, de la main à la main, du pied au pied, de blessure à blessure.

Cette peinture pourrait bien être une allégorie du graveur qui, touché par la grâce de l’inspiration, se trouve lui-même gravé. L’auréole dorée du Saint évoque d’ailleurs assez précisément la plaque de cuivre. A la fois graveur et peintre, Guillain Siroux me fait penser à Saint-François d’Assise. Il en a la sérénité, la simplicité, la candeur. Et comme lui, il entretient des relations étroites avec la nature, même s’il converse plus facilement avec les minéraux qu’avec les oiseaux, et s’il fréquente plus volontiers les comptoirs de bistro que les autels d’église. Là s’arrête la comparaison. L’inspiration de Guillain ne descend pas du ciel. Elle monte de la terre, les terres et des choses. Les plaies du paysage, le froissement des roches, les glissements de terrains l’ont à jamais impressionné. Toute cette misère topologique, il la transforme en splendeur. Passant paisiblement de la gravure aux peintures sur toile ou sur papier froissé, de la sculpture à la poterie, ses œuvres portent la marque d’une originalité absolue. Dépouillées mais baroques, austères mais subtiles, élégantes, sophistiquées. Et pourtant, Guillain n’a pas de système, il déteste autant les dogmes que les discours pédants. C’est un rêveur au ras du sol ou bien un réaliste évaporé.

Un Saint Peintre.

– Roland Topor –
GSiroux_VuesAtelier_01

Nous sommes quelques-uns à garder toujours en mémoire les ravissantes aquarelles, généralement non figuratives, inspirées peut-être, au départ, par celles de Klee, que Guillain Siroux signait de son prénom peu après le milieu de ce siècle. Un artiste capable de manier avec tant de grâce les voiles fragiles des couleurs à l’eau se devait de croître et de grandir en donnant du corps à la délicatesse de ses premières œuvres, comme il fit, sans jamais cesser de nous étonner par l’emploi des procédés les plus originaux et les plus divers en usage dans les temps modernes.

Ainsi des paysages, ou plutôt des espaces concrets, ont surgi, souvent fantastiques, parfois évocateurs des falaises d ’ocre rouge du Comtat Venaissin, exécutés à la peinture à l’huile sur des fonds de papier froissé et collé, moyen et matière, qui communiquent à l’image la frémissante beauté d’un reflet dans une surface liquide animée de souffles. Ainsi des figures ont paru, qui se laissent deviner mais qui sont rebelles à se laisser saisir, fût-ce par un coup d’œil aussi leste que la main du peintre. Tout cela vit d ’une vie intérieure et singulière.

Et la vertu essentielle de cela me semble être une légèreté non dépourvue d’humour. Guillain, quand il peint, abolit la pesanteur comme il semble aussi qu’il abo mine la lenteur et ne respecte pas excessivement le grand sérieux des braves gens…

Mais il est graveur aussi, l’un des bons graveurs de notre temps, et c’est en usant de l’eau-forte et du cuivre qu’il retrouve curieusement, le massif et le profond, le minutieux et l’appliqué. Dans ses planches d’histoire naturelle, notamment, il me plait de reconnaître l’esprit et le goût de son ami disparu, qui fut également mien, le poète René de Solier. Ou il n’ait pas oublié la leçon de cet homme admirable, voilà, n ’est-ce pas, une raison de plus de lui serrer
la main au terme de cet aperçu trop rapide de ses excellents travaux !

– André Pierre de Mandiargues –
GSiroux_VuesAtelier_02

Les toiles, les aquarelles, les gravures de Guillain Siroux forment un monde aux plans multiples que ses cassures mémes contribuent à unifier, comme le même ciel aux interstices d’un seul arbre. Dire que le peintre contient le graveur et le détermine, ce serait marquer une hiérarchie que l’œil ignore, passant d’une forme de plénitude à une autre, de la grande toile des Rochers errants à telle gravure illustrant  Confidence Man de Melville.

Cependant, il me semble voir dans cette œuvre très diverse, un ordre se révéler, par rencontre (non par hasard toutefois), en quelque sorte obliquement, un ordre qui ne concerne pas uniquement le monde du peintre-graveur, mais celui aussi de l’écrivain, – disons, au risque qu’il nous tance – du romancier poète René de Solier.

Car le précieux ouvrage que voici n’est pas constitué par la seule juxtaposition de gravures admirables en soi et d’un texte ayant sa propre et particulière densité poétique (ou légèreté). Que ces deux créations aient ce qu’on appelle une inspiration commune, ou que l’une soit antérieure à l’autre et lui soit dans une certaine mesure matière première, cela n ‘explique pas qu’ainsi présentées côte à côte, il se joue entre elles un jeu sans fin, où les mots du poète et les traits du graveur ne sont pas deux langages différents pour dire une méme chose, mais – bonheur déconcertant – deux mondes séparés, au même niveau de réalité : celui où “la même chose” ne veut rien dire, où le “thème” d’une œuvre écrite et d’une œuvre gravée n’est pas comparable à un objet que l’on aborderait de divers cotés, avec des moyens différents. L’affinité est d’autre nature : René de Solier, le puissant romancier de la Meffraie, de La Corde à Puit, des Gardes, n’est pas moins présent dans ces courtes proses parsemées d’éclats énigmatiques. Il pousse ici une pointe extrême aux confins d’un monde personnel et du désert des objets que l’insecte frôle, le délié microscopique des descriptions se révèle troué d’abîmes translucides, analogues aux silences entre les paroles, aux espacements des éléments de l’écriture.

Entre la prose éruptive des romans de René de Solier, et le crible de diamantaire de ces proses (qui précédèrent et accompagnèrent les romans}, il existe un rapport que l’on retrouverait entre les grandes toiles de Guillain Siroux et les gravures ici présentées. Elles se situent, si j’ose dire, au méme échelon de l’être : elles procèdent d’un même état d’éveil devant l’étrangeté du réel infime, illimité, devant l’immobilité de I’insecte, comme hors du temps, ou sa mobilité fabuleuse, devant l’enchantement menaçant du jour à travers le gribouillis des formes sacrées. Tel le dauphin, l’araignée, la branche morte.

lls ne se sont pas “donné le mot”. Chacun d’eux le trace sur les pierres des mondes analogues, le miracle étant que l’esprit errant, ignorant, puisse aller de l’un à l’autre.

– Henri Thomas –
GSiroux_VuesAtelier_03

La naissance d’un artiste tel que Guillain Siroux m’émerveille. Elle prolonge la création du monde, ajoute une province à notre patrie intime. Le voile que soulève Guillain sur des forêts pétrifiés en pleine toile ou sur des animaux surpris dans les marges de la vie, nous révèle qu’il y aura toujours des secrets méconnus et en suggère des clefs de sa façon. Un domaine nous est livré où nous avançons en terre et en chair étrangères.

Je dis naissance bien que Guillain Siroux ne soit pas né d’hier, puisqu’il a quarante ans et publie ou expose à travers l’Europe depuis 1951, mais il a fait récemment son apparition dans mon existence pour de longs après-midi de mutisme et de bière, sous l’œil étonné de populations laborieuses devant nos visages apparemment burinés par le farniente. Peut-être ne savent-elles pas déchiffrer sur le front aristocratique de Guillain Siroux l’auréole mélancolique des chefs-d’œuvre interrompus. Ou regarder ses mains qui sont d’un artisan, presque d’un ouvrier. Ou deviner que sa gravité est celle du graveur.

L’atelier, où il travaille, offre le fouillis baroque et sublime, minéral et végétal, d’une grotte sous-marine. On s’attend, d’un instant à l’autre, à voir surgir le cœlacanthe entre les pattes de la presse trapue, un peu rouillée, vaguement naufragée, qui trône au centre de la pièce. C’est alors que Guillain se met à parler ou mieux : que son œuvre parle pour lui.

Au delà des techniques singulières, les opérations de l’art semblent s’aligner sur celles de la mémoire : fixer, conserver, reproduire. Et tout bien considéré, il n’est rien qui ne nous soit familier dans ce qui a retenu le regard de Siroux. Mais précisément ici, l’important, comme André Gide l’enjoignait à Nathanaël, est moins dans la chose regardée que dans le regard lui-même. L’œuvre fait plus encore que flatter la sensibilité du visiteur, elle éveille la vocation de l’explorateur. Elle se veut un moyen d’investigation d’un univers où les objets et les êtres se trouvent piégés dans leur éternité fugitive. Elle fait vibrer ce qui s’offre figé et capture ce qui bouge. Les tableaux et “les tailles douces” de l’auteur sont, avant tout, le dépôt de ses spontanéités.

Ensuite, Guillain Siroux retourne à ses bières et à ses silences, rompus par quelques sarcasmes fort judicieux, prononcés affectueusement d’une voix très douce. Sans doute songe-t-il à ses travaux disséminés sur le continent. Sa silhouette élégante, son visage pâle, évoquant alors un “Petit Lord Fauntleroy” monté en graine, qui aurait perdu ses jouets, ou un Arsène Lupin de bonne compagnie, promu gentleman-cambriolé.

Et l’on aimerait, à ce moment précis, lui appliquer le mot de Barrès : “Il avait ce sérieux qui permet toutes les fantaisies”.

– Antoine Blondin –
Photos atelier © Jean-Pierre Godeaut